Chers contemporains (je suppose que nous sommes contemporains), si vous pensez que la débauche et la perte du sens moral sont les traits singuliers de notre siècle, j’ai le regrettable devoir de vous informer que vous vous gourez lourdement. « Les Capitales de la Débauche »[1], publié en 1930, nous montre qu’il se trouvait déjà des lieux pour distraire les innocents des chemins de la Vertu et pour satisfaire les passions des voluptueux. Le troisième chapitre de cet intéressant ouvrage relate une promenade nocturne dans les rues bruxelloises et instruit le lecteur des amusements que pouvait y trouver le débauché.
Comme par exemple le Dicke Loys, fréquenté par un public pittoresque : (…) des ivrognes, des ivrognesses, des apaches, des clochards. Attablée dans un coin, une vieille femme bossue et horrible à voir, le visage tuméfié, la peau ridée, couverte de crasse, se gratte la chevelure des deux mains, avec frénésie[2]. Ce n’est pas la seule cliente, il y a aussi une (...) grosse femme de cinquante ans, à la bouche édentée (…), qui regarde l’auteur (…) en faisant des gestes obscènes[3]. Il n’en faut pas moins pour le bouleverser, J’en ai le cœur tout barbouillé[4] écrit-il. Mais la clientèle est plus variée qu’il n’y paraît : des messieurs du meilleur monde (…) viennent y chercher l’apaisement de leurs sens[5]. À ma connaissance, et on peut le regretter, ce type d’établissement n’existe plus dans notre ville.
La capitale comptait aussi un nombre appréciable de maisons hospitalières[6], principalement du côté de la rue du Marais, un coin de la ville très animé à l’époque et qui portait le nom envié de quartier des bas-fonds.
On se réjouira d’apprendre qu’il y en avait pour tous les goûts. Si la plupart des dancings se concentraient dans la rue du Marché au Charbon[7], la rue des Riches Claire abritait un club gay, joliment nommé les Trois Ecus[8] . Remarquons toutefois que les habitués contrevenaient au règlement de police sur les dancings dont l’article 3 avertissait : deux messieurs ne peuvent danser ensemble[9]. Il leur était loisible de contrevenir au même article au Royal-Place, situé non loin de là, rue des Evêques, ou de partager leurs affinités dans les vespasiennes de la Bourse. On constatera avec joie que ce quartier garde toujours sa vocation à l’heure actuelle.
L’évocation de la faune fréquentant les tavernes nocturnes présente moins d’intérêt que celle des bureaux de tabac de la gare du Nord, dont les services étaient, disons diversifiés. Ces boutiques avaient de quoi surprendre les voyageurs, comme l’écrit l’auteur : (…) l’étranger qui entre uniquement pour acheter un cigare doit être sidéré lorsqu’on lui propose, par-dessus le marché, un petit voyage à Cythère[10]. Pourtant, il n'y a rien d'étonnant à ce que l’on fasse des pipes là où l’on vend du tabac.

J'ai bien l'honneur de vous saluer


[1] Roger Salardenne, Les Capitales de la Débauche, éd. Prima, Paris 1930
[2] idem, P 48
[3] idem, p 49
[4] idem
[5] idem
[6] idem, pp 51 - 59
[7] idem, p 59
[8] idem, p60
[9] idem
[10] idem, p 65