Le tram 90 annonce son arrivée en faisant crisser ses roues de métal sur les rails de métal enfermés dans les pavés et le goudron de la place des Bienfaiteurs. Et ça donne des cris paisibles et lointains et on les trouverait aussi beaux que des chants de baleines si la pluie n’était froide et matinale et pour se réfugier, l’on n’avait que l’asile du tram 90. C’est l’heure d’aller au centre ville pour rejoindre les bureaux, les call-center, pour ouvrir les magasins. C’est l’heure des intérims, des contrats précaires, des formations, du travail au noir. C’est l’heure où le tram se remplit de voyageurs dont les têtes balancent au rythme des wagons. Ils ont des regards qui fixent le sol et qui ont l’air de calculer les heures jusqu’à la fin du jour, les jours jusqu’à la fin de la semaine et les sous jusqu’à la fin du mois. Ils ont des têtes de turkmènes, des têtes de kabyles, de nordestinhos, de kurdes, de süryani, de peulhs, de laz, de bantous, de français, d’aymara, de cosaques, de tziganes, de kolkhoziens, d’arpenteurs, de barbiers, de mécaniciens de marine. Ils ont des têtes à faire des métiers pas de chez nous. Et le silence de leur voyage ne sera rompu que par les deux commères qui se quittent à la place Liedts, hade yenge, à tantôt hein ! hade, görüşürüz ! Et puis c’est de nouveau le silence, la gare du Nord, Rogier, le centre ville.

J’ai bien l’honneur de vous saluer.