chronicae bruxellensis

Texticules et pensées obsessionnelles sur Bruxelles, les moeurs de ses habitants et plénipotentiaires et autres sujets remarquables...

vendredi 30 mars 2007

Natacha Petrova

Natacha Petrova[1] entre dans mon bureau. Dans les romans désuets on lirait que le désespoir se peignait sur son front, mais la peinture sur front ne se pratique plus guère. Elle s’effondre sur la chaise, baisse les yeux et pousse un long soupir avec cette coquetterie qui manque tant aux filles de par ici. Le bureau précité fera l’objet d’un article prochain, sachez toutefois que j’y exerce la fonction de conseiller en insertion socioprofessionnelle. Je lis sa fiche d’inscription, elle s’appelle bien Natacha Petrova. Je la regarde discrètement. Elle n’a pas beaucoup plus trente ans, mais on peut déjà dire qu’elle a du être belle.

- Que puis-je faire pour vous Natacha Petrova ?

- Vous ne pouvez rien faire, il n’y a pas d’espoir pour moi…

- Voyons Natacha Petrova…

Je lui cause comme dans une traduction française de Dostoïevski, je m’accorde ce petit plaisir. Elle ne remarque rien, elle a lu la version originale.

- Je suis une femme seule, avec une enfant, comment voulez-vous que je trouve du travail ?

- Je suis conscient des difficultés que vous rencontrez, mais beaucoup de mères célibataires travaillent…

- Mais elles ne se nomment pas Petrova !

- Un de mes collègues s’appelle Kowalski[2]

- Polonais ?

- Oui, et moi-même qui vous cause…

Elle n’a pas tort Natacha Petrova, Bruxelles ne lui offre pas beaucoup de débouchés. Elle ne parle pas néerlandais, elle ne pourra travailler ni dans la vente, ni dans le secrétariat et ses diplômes sont inutiles ici. Comme il n’y a pas d’usines, il lui faudra se résigner à faire du nettoyage. Comme devront se résigner les dentistes colombiens, les mécaniciens maliens, les éleveurs mauritaniens, les sans papiers régularisés, les jeunes moyennement diplômés qui ne veulent pas faire du télémarketing, les journalistes marocains qui n’ont toujours pas droit au statut de réfugié politique et tant d’autres qui viennent s’asseoir dans le bureau d’un conseiller en insertion socioprofessionnelle.

- Vous savez, ma vie n’une qu’une suite de malheurs…

- Voyons Natacha Petrova…

- Je n’ai connu que des échecs…

- Voyons Natacha Petrova, il n’est pas convenable de vous plaindre ...

- Oh, je ne plains jamais, cela n’en vaut pas la peine.

J’ai bien l’honneur de vous saluer.

 


[1] Nom d’emprunt.

[2] idem

Posté par thco à 18:55 - Croquis, fusains et quelques portraits - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

vendredi 2 mars 2007

Droit de visite

Certains lecteurs, souhaitant me faire l’honneur d’une visite lors de mes heures d’incarcération laborieuse, me demandent par quel procédé rejoindre mon bureau. Rien n’est plus simple. En partant de la Porte de Namur, longez la chaussée d’Ixelles sur une distance d’une verste environ, ou de cinq encablures et demie si l’on préfère. Empruntez alors la rue de Vergnies jusqu’à son commencement qui se situe très exactement sur la Place Flagey, puisque tel est son nom. Il s’agit d’une place de trois arpents et huit coudées de côtés, traversée par le tram 81. Si vous vous arrêterez quelques instants devant la vitrine du Café des Arts pour admirer le ballet éternel des pelleteuses et que vous prenez le soin de tourner la tête dans la bonne direction, vous apercevrez à environ sept brasses de là un immeuble d’une vingtaine de toises de hauteur dont la façade est recouverte de briques jaunes d’une longueur de quatre pouces. Il ne vous reste qu’à traverser et entrer au rez-de-chaussée dudit immeuble où l’on est averti de votre visite. Certains affirment aussi que la place Flagey se situe à une lieue de la Grand Place. Il s’agit bien entendu de lieues brabançonnes et en aucun cas de lieues métriques.

J’ai bien l’honneur de vous saluer.

Posté par thco à 17:52 - La vie bruxelloise - Commentaires [5] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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