L’actualité me donne l’occasion de republier un article paru sur ce même blog en octobre 1924 et qui m’avait valu un certain succès dans les salons. J’y faisait le compte rendu d’un voyage en Italie et d’une surprenante visite du Vatican.

(…) je remarquai un homme d’un âge infiniment respectable et vêtu à la manière des levantins qui regardait en ma direction. Son costume trahissait l’élévation de son rang et sa barbe blanche[1] ajoutait un air de sagesse à la noblesse de sa physionomie. Il m’adressa la parole en un français très correct dans lequel apparaissait toutefois un soupçon d’accent oriental :

§         À vous observer, monsieur, l’on remarque que vous êtes natif de Bruxelles, ou pour être plus exact, que vous y séjournez depuis fort longtemps…

§         Ah bon ? fis- je 

§         Yâni[2], il est des détails de votre mise et une tournure de vos gestes qui ne laissent aucun doute à ce sujet…

L’intéressant vieillard m’indiqua aussitôt les détails dont il parlait, révélant une connaissance approfondie de nos coutumes et usages. Voyant mon étonnement, il entreprit aussitôt de s’expliquer :

§         J’ai séjourné longtemps dans votre patrie où j’exerçai auprès de votre roi Guillaume-Ferdinand 1er, que son œil soit éclairé[3], la fonction de consul du grand agha Sinan[4], ataman des Abkhazes, commandeur des Turcomans et des Tcherkesses.

J’étais stupéfait, mon interlocuteur n’était autre que Feridun bey. Le consul qui avait sauvé le ministre Van D*** d’un déshonneur certain lors de l’affaire des chemins de fer mésopotamiens. Celui qui avait favorisé l’installation de nos comptoirs commerciaux dans le Caucase. Le célèbre diplomate avait si habilement œuvré au rapprochement de notre royaume et de celui d’Abkhazie qu’ils avaient fini par avoir une frontière commune. On raconte même que l’habile ambassadeur se doublait d’un fin théologien et qu’il avait presque convaincu notre monarque d’alors de devenir mahométan. Les historiens les plus instruits ont écrit que s’il avait accepté de ceindre le turban, Baudouin 1er, son descendant direct, aurait régné sur le Caucase, une partie de l’Asie centrale et du Pakistan, mais cette âme monastique élevée dans la sobriété pluvieuse de la cour de Belgique devait s'accorder mal aux fastes des royaumes orientaux.

Me voyant revenir de ma surprise, il poursuivit :

§         Permettez-moi, bey efendi, de vous faire une révélation à la condition de me promettre de garder le secret le plus absolu, dit-il 

§         Ma réputation et ma parole de gentleman vous suffisent-elles ? demandai-je

Elles lui suffisaient. Il entreprit son explication.

§         Voyez-vous ces gardes à l’entrée des bâtiments que nous allons visiter ? demanda-t-il 

§         Oui se sont les gardes suisses…

§         Et bien je puis vous dire qu’ils n’ont rien d’helvétiques car ils proviennent du plat pays, dit-il alors que sont visage s’emplissait de mystère

§         Vous voulez dire que les gardes suisses sont belges ? Mais…

§         Il s’agit d’une incroyable méprise que je vais vous expliquer immédiatement.

Et le noble vieillard me fit alors une explication qui ne pouvait être mise en doute tant ses paroles portaient l’accent de la vérité. Il termina son récit puis s’éloigna en me saluant à la manière des levantins, c'est-à-dire qu’il posa sa main droite sur son cœur puis la porta à son front avant de la lever au ciel tandis que son visage exprimait un doux renoncement en signe d’humilité devant le juge de toutes choses[5].

J’ai bien l’honneur de vous saluer


[1] Il convient qu’un vieillard porte une barbe blanche.

[2] Yâni, en effet : expression courante chez les levantins

[3] Gözün aydın : littéralement œil éclairé, expression turkmène exprimant dans ce contexte une admiration mêlée de respect. Au fait, vous avais-je dit que Feridun bey était turkmène ?

[4] Sinan Ağa, dit Qanuni Sinan (Sinan le législateur), disposait d’un réseau de diplomates très influent.

  [5] Hekim (de l’arabe hakim: le juge) est un des 99 noms d’Allah