Dès son entrée il remplit mon bureau de son odeur de pauvreté et d’une voix ravagée dont l’accent trahit des origines tournaisiennes et des années à trainer dans les bas-fonds de Bruxelles. Je comprends tout de suite que je peux pas faire grand-chose pour lui. Il a cinquante piges, il est presque illettré et il a passé plus de la moitié de sa vie entre la rue et la prison, sans compter quelques années à exercer comme videur dans des bars à putes. Alors je le laisse parler parce que ça a l’air de lui faire du bien et qu’il en demande pas plus. Il parle des femmes qui l’ont trahi, du milieu bruxellois des années 70, de la misère et me récite des poèmes qu’il compose et qu’il retient par cœur. Et comme il voit que je suis bon public il me pose une devinette :

Lui : tu sais quelle est la différence entre un chameau et moi ?

Moi (un peu sournois, il est vrai) : non vraiment, je ne vois pas…

Lui : le chameau peut travailler 15 jours sans boire, moi je peux boire 15 jours sans travailler.

J’ai bien l’honneur de vous saluer.