Il se trouvera peut être quelque lecteur assez malveillant pour voir dans ce billet un message détourné à l’intention de l’honorable Gaston Lapoire, lequel est prié de transmettre son numéro au bureau du journal (ou d’envoyer un pneumatique), car j’ai paumé mon GSM et c’est bien gênant tant le besoin d’ingurgiter une carbonnade accompagnée de boissons à base de céréales fermentés dans un certain établissement proche de la chaussée d’Ixelles se fait sentir ces derniers jours. Le précité lecteur a bien raison, ce qui ne le dispense nullement de lire la ci-présente traduction, d’autant qu’il se souvient parfaitement des circonstances authentiques par lesquelles la Providence avait mis ce texte rare entre nos mains.

 

On raconte que Feridun bey avait formé le vœu de se rendre dans la ville de Sarıkaya[1] afin de d’y visiter les türbe[2] de croyants célèbres, car il est connu de tout homme de bien que l’exemple des savants et la piété des saints élèvent les esprits et fortifient les âmes. Alors qu’il cheminait sur la route de Kerkük[3], il rencontra un marchand qui était assis sur le bord du chemin. L’homme l’interpella:

 

-          Bonjour beau frère[4], dit-il, allez-vous loin ou allez vous en Irak[5] ?

-          Je vais à Sarıkaya si Dieu le veut, répondit Feridun qui goûta la plaisanterie.

-          Alors nous marcherons ensemble car voici la route qui va vers cette ville, dit le marchand.

-          Chez nous Turkmènes, ce sont les passants qui vont et non les chemins, plaisanta Feridun.

 

Les deux compères rirent de bon cœur. Ils convinrent que comme ils formaient une société agréable ils se devaient de déjeuner ensemble. Le marchand invita le saint homme à prendre place sur des almuades[6] et des yorgan[7] qu'il avait disposés sur une alfombre[8]. Ils partagèrent le fromage, le pain et les olives en se désaltérant de pastèque et de jus de grenade. Comme il avait rendu grâce au très Haut d'être ainsi rassasié[9]Feridun offrit de déguster les friandises qu'il avait emmenées avec lui et proposa de remercier son hôte en lui faisant un conte.

 

Sucrons-nous la bouche afin que nos paroles y soient douces, dit-il avant de se recommander au Miséricordieux car il s'apprêtait à entamer son récit.

 

Le lecteur recevra la suite du récit mercredi prochain par l’aéroplane de 8:32.

 

J’ai bien l’honneur de vous saluer.



[1] La tradition situe généralement les contes de Feridun le pèlerin dans une  région située entre le Syrie et la Turquie et parfois le nord de l’Irak. Les ouvrages conseillés en pareille circonstance ne renseignent aucune ville du nom de Sarıkaya, mais le texte semble indiquer que nous sommes en Irak.

[2] Türbe : tombeaux de personnages s’étant distingués par leur piété. La coutume veut que l’on y prie afin d’y exaucer des vœux.

[3] Kirkouk

[4] Enişte : beau-frère. L’usage veut que les turkmènes s’interpellent comme les membres d’une même famille.

[5] Irak gidiyom’mı, la langue française rend très difficilement la finesse de ce calembour, en turkmène ırak signifie loin et désigne le pays (Irak). Nous avons renoncé à traduire les contrepèteries du texte car il ne faut pas déconner non plus.

[6] coussin

[7] tissus servant de nappe et de baluchon

[8] Tapis d’origine persane

[9] Yarabi şükür (on trouve aussi : I-arabbi şükür), littéralement : que Dieu soit remercié, se prononce à la fin d’un repas copieux et en éructant très légèrement pour exprimer sa satisfaction.