vendredi 4 janvier 2008
Conte de noël
Un des intérêts majeurs des transports en commun bruxellois est d'offrir un terrain d'expression favorable aux individus présentant des comportements incongrus. Depuis que ma préférence s'est portée sur la fréquentation des lignes circulant dans le périmètre de la petite couronne, j'ai pu voir de mes propres yeux des voyageurs déguster du poulet rôti, d'autres se régaler de gaufres, de hamburgers, de frites et même de mitraillettes, beaucoup dont la base alimentaire semblait se limiter au sandwich ou à une de ses variantes et certains, plus matinaux il est vrai, ingurgiter des couques. J'ai eu le privilège de partager quelques minutes de voyage métropolitain avec des buveurs de bière, de coca, de café, de vin et plus rarement d'eau minérale. Il m’est arrivé d’assister aux effets diurétiques des dites boissons sur les précités voyageurs ou d’en constater les traces. J’eus la satisfaction de constater que mes collègues navetteurs mettent à profit leur quart d’heure de voyage quotidien pour prendre soin de leur hygiène corporelle en se coiffant, en se coupant les ongles, en s’épilant les sourcils ou le duvet, en se curant les dents voire même le nez. Mais c’est la première fois que je vois un type s’extraire le cérumen des oreilles à l’aide d’un ustensile métallique visiblement destiné à cet effet pour le nettoyer ensuite sur le siège d’à côté. Sans doute parce que je voyage rarement sur la ligne 66 le jour de noël.
J’ai bien l’honneur de vous saluer.
samedi 23 juin 2007
Trois pièces en enfilade
Si le lecteur a lié son
existence dans un hymen prospère, il ne peut ignorer que le mariage comprend
des obligations conjugales certes, mais il apporte surtout des satisfactions
que n'égalent ni le triomphe mondain, ni la société des gentlemen les plus distingués.
Parmi les plus notables de ces satisfactions, figure la visite chez Ikea pour avoir des idées. Aux
lecteurs moins habitués à la vie urbaine, on dira sans risquer d’exagérer
qu’Ikea est le palais des arts ménagers et du confort moderne. Le dit palais se
présente comme une manière de monolithe bleu et jaune qui se dresse avec la
grâce d’un bloc de lego monumental posé au milieu d’un zoning industriel. À
l’intérieur du monolithe se trouvent exposées toutes les variations de ce qui
porte un nom suédois et qui se peut réaliser à l'aide d'une clé à laine et du bois
aggloméré. Le tout joliment apprêté en des intérieurs tellement bien
agencés que l’on se demande si les designers ont jamais mis les pieds dans un
appartement bruxellois. Un de ces trois-pièces-en-enfilade avec des tas de
fenêtres, avec presque pas de murs, avec des cheminées de châteaux, et des
portes et des plafonds si hauts qu’ils disparaissent dans la pénombre des
après-midi pluvieux.
J’ai bien l’honneur de vous
saluer.
vendredi 8 juin 2007
Faux sceptique
Les physionomistes, dont notre siècle méprise
l’office, s’accordent à me trouver dans le visage un je ne sais quoi, une manière d’agencement naturel des traits me
donnant, malgré moi, un air sceptique et narquois lorsque la presse annonce que
les
chiffres du chômage sont au plus bas à Bruxelles. Il n’en est rien. Un sceptique
de stricte observance ne se contenterait pas de ricaner, il dirait que l’on
nous avait annoncé la même bonne nouvelle pour les
mois d’avril et de mars et
que si le chômage continue sa chute vertigineuse, le plein emploi règnera bientôt
à Bruxelles. Il ajouterait que ces chiffres ne témoignent pas d’une embellie
économique car près de 50% des
ménages bruxellois disposent d’un revenu mensuel inférieur à 1.000€ alors que
le loyer moyen est de 508€ et que d’ailleurs 15% des Belges
vivent au dessous du seuil de la pauvreté. Le susnommé sceptique pourrait continuer
en disant que si la Belgique supprime les
allocations d’attente, comme le recommande l’OCDE, le chômage risque de
diminuer encore.
Bien entendu, je n’ai rien à voir avec un tel individu qui non content d’être
sceptique, pratique l’antiaméricanisme primaire et la résistance au changement.
J’ai bien l’honneur de vous saluer.
vendredi 2 mars 2007
Droit de visite
Certains lecteurs, souhaitant me faire l’honneur d’une visite lors de mes heures d’incarcération laborieuse, me demandent par quel procédé rejoindre mon bureau. Rien n’est plus simple. En partant de la Porte de Namur, longez la chaussée d’Ixelles sur une distance d’une verste environ, ou de cinq encablures et demie si l’on préfère. Empruntez alors la rue de Vergnies jusqu’à son commencement qui se situe très exactement sur la Place Flagey, puisque tel est son nom. Il s’agit d’une place de trois arpents et huit coudées de côtés, traversée par le tram 81. Si vous vous arrêterez quelques instants devant la vitrine du Café des Arts pour admirer le ballet éternel des pelleteuses et que vous prenez le soin de tourner la tête dans la bonne direction, vous apercevrez à environ sept brasses de là un immeuble d’une vingtaine de toises de hauteur dont la façade est recouverte de briques jaunes d’une longueur de quatre pouces. Il ne vous reste qu’à traverser et entrer au rez-de-chaussée dudit immeuble où l’on est averti de votre visite. Certains affirment aussi que la place Flagey se situe à une lieue de la Grand Place. Il s’agit bien entendu de lieues brabançonnes et en aucun cas de lieues métriques.
J’ai bien l’honneur de vous saluer.
mercredi 6 décembre 2006
Le bruxellois au volant
Chers contemporains, car je suppose que nous sommes contemporains, je me trouve une fois encore devant l’obligation de réfuter les propos des plus illustres ethnologues et de leurs études sur les habitants de notre capitale. Une observation superficielle du comportement du bruxellois lors de ses déplacements automobiles pourrait laisser penser qu’il a le tempérament d’un paramilitaire colombien lâché dans la jungle du même nom. Et l’on se dit, non sans soulagement, que si nos compatriotes sont si prompts à manier le klaxon que la gâchette, on a bien fait d’interdire la vente des armes à feux dans notre royaume. L’expérimentation nous permet de réfuter ce préjugé. Extirpez délicatement un bruxellois de son véhicule, vous constaterez qu’il adopte immédiatement un comportement pacifique et son regard devient fuyant. Remarquez au passage qu’il agit de la même façon lors des agressions de personnes âgées dans les lieux publics. Vous pourrez remarquer également l’effet immédiat du dialogue sur le comportement du bruxellois motorisé. A titre d’exercice, essayez, par exemple, un casse-toi ou je t’arrange la gueule à coups de mawashi ou tu vas te calmer fils de pute (en brandissant une batte de base-ball bien entendu) sur l’humeur du conducteur bruxellois. Notez soigneusement les résultats.
J’ai bien l’honneur de vous saluer.
mardi 24 octobre 2006
Maelbeek - Maalbeek
Le Bruxellois francophone se distingue des autres ethnies et des mammifères marins par une conformation des organes vocaux lui permettant de prononcer à peu près correctement des termes tels que Stuyvenberg, Neder-Over-Heembeek ou Ruysbroek. Comme la toponymie bruxelloise se trouve parsemée de ces appellations, on supposera raisonnablement qu’il s’est adapté à son milieu obéissant aux lois universelles de l’évolution énoncées par le professeur Tapon-Fougas, membre de l’Institut. Il fait usage de cette particularité anatomique lors de ses déplacements en métro, principalement lorsqu’il lui faut lire le nom des stations. Comme le Bruxellois est moderne et cosmopolite, il a prévu des dispositions afin de faciliter la vie des visiteurs étrangers. Les stations de métro, pour revenir à cet exemple, portent un deuxième nom, souvent français et plus facilement prononçable. Ainsi Kruidtuin, Sint Katelijne ou Zwarte Vijvers s’appellent respectivement Botanique, Sainte Catherine et Etangs Noirs. Le voyageur doué d’entendement remarquera que l’arrêt Maalbeek porte le nom français de Maelbeek. Dans ce cas, le nom français reprend l’ancienne orthographe du nom flamand.
Les villes flamandes portent souvent un deuxième nom français qui est souvent un ancien nom flamand. Les membres du gouvernement flamand qui veulent interdire l'usage des noms français en Flandre ne font pas de l'épuration ethnique. Ils veulent juste oublier des mauvais souvenirs.
J'ai bien l'honneur de vous saluer.
jeudi 21 septembre 2006
Suffrage international
Le promeneur doué d’entendement qui se trouve à parcourir les rues bruxelloises, à la faveur de circonstances qu’il n’est pas tenu de spécifier, ne manquera pas de remarquer la présence d’affiches électorales et polychromiques sur les murs de la ville. Le mystère n’en est pas vraiment un car il existe une explication rationnelle au phénomène. La Belgique sera le théâtre tout prochainement d’élections. Et ces élections ne seront ni fédérales, ni régionales, ni européennes, ni parlementaires, ni vicinales. Elles seront communales. Elles seront aussi internationales car elles permettront aux étrangers européens et non européens de voter. Notez au passage qu’un étranger européen est nommé ressortissant tandis que s’il est non européen on l’appelle allochtone. Pour participer à ces élections communales, il leur suffit de remplir un formulaire qu’ils peuvent obtenir auprès de leur commune. Mais les ressortissants et les allochtones ne remplissent pas le même formulaire. Contrairement au formulaire destiné aux ressortissants (formulaire1) , celui qui est prévu pour les allochtones contient le passage suivant (formulaire2) :
Je déclare m’engager à respecter la Constitution, les lois du peuple belge et la Convention de Sauvegarde des Droits de l’Homme et des Libertés fondamentales.
Sans doute pour s’assurer qu’ils ne votent pas Vlaams Belang (ex Vlaams Blok).
J’ai bien l’honneur de vous saluer.
mercredi 23 août 2006
On peut lire André Baillon
On peut lire André Baillon. On peut lire l’ « histoire d’une Marie »[1] d'André Baillon où l'on s'instruira du sort qui était réservé aux mères célibataires ostendaises exilées à Bruxelles au début du 20ème siècle. Et l’on verra comment elles étaient prises en charge par des œuvres qui les plaçaient comme domestique (de nos jours ont dit : CDI temps plein d’auxiliaire logistique, contrat d’insertion) dans des maisons bourgeoises. On prendra soin de ne pas omettre la page 25 où l'on lira :
Le jour, elle se tenait dans les sous-sols. De la rue, elle apercevait les pavés, les roues des voitures, l’angle qu’ouvrent et ferment les jambes des passants[2].
Marie travaille dans une maison bruxelloise typique. Une de ces maison aux caves si hautes (les sous sols) qu’elles font passer le rez-de-chaussée pour un 1er étage. Les caves font office de cuisine, ce qui explique pourquoi on les nomme cuisine cave. Les salons et la salle à manger se trouvent au rez, les chambres au 1er étage, voire même au 2ème si la maison en est pourvue. Les toilettes sont dans la cour, il n’y a pas de salle de bain, les bonnes dorment dans les chambres de bonne et travaillent dans la cuisine cave.
De nos jours, pour pallier au manque de place on divise ces maisons en appartements, on installe une cuisine dans une pièce, la douche dans un coin de la cuisine, les WC aux entresols. Et puisque l’usage n’est plus aux employées de maison, on destine les cuisines cave à d’autres fonctions. Elles sont transformées en atelier par les bricoleurs, en salle de répétition par les musiciens, en pied à terre tendance par les bobos, en chambre d’ado, en garage, en phone shop, en kot pour étudiant, en chaufferie, en studio pour célibataire, en logement précaire. Les coiffeurs en font des salons de coiffure, les marocains en font des salons marocains et les dentistes y installent leur cabinet. Et si vous voulez compléter la liste, il suffit de vous promener par ici en jetant un coup d’oeil furtif par les grilles des cuisines cave.
J’ai bien l’honneur de vous saluer.
[1] André Baillon, Histoire d’une Marie, Bruxelles, Labor, « Espace Nord », 1997
[2] idem, p25
jeudi 3 août 2006
Le procédé Tapon-Fougas
Si la mode était encore aux allégories, je voudrais en peindre une qui représenterait l’Histoire rendant justice à la Science. Et elle illustrerait parfaitement l’affaire qui nous intéresse aujourd’hui. Le lecteur ne peut ignorer qu’à la faveur de travaux récents, on redécouvre la contribution du professeur Tapon-Fougas à la science. Que ce même lecteur me permette de l’instruire d’un article paru en mars 1922 dans La science populaire, relatant un épisode encore mal connu de la vie du savant:
(...) Le public le plus distingué et le plus élégant est venu admirer les réalisations du génie pratique des Nations à l’exposition des arts industriels et décoratifs de Bruxelles. (…) lors d’une causerie scientifique très remarquée, le professeur Tapon-Fougas, membre de l’institut, exposa les détails de son nouveau procédé. Sans doute, le lecteur désireux de s’instruire demandera comment fonctionne cette trouvaille. C’est ce que le savant bruxellois fit dans un exposé clair et détaillé appuyé de preuves irréfutables. Sa démonstration, bâtie sur une suite de raisonnements logiques et d’arguments imparables remarquablement agencés, ne laissa aucun doute sur l’importance de la trouvaille. Quant aux bénéfices qu’apporterait le nouveau procédé, le professeur en dressa un tableau si parlant que l’assistance ne put retenir un murmure approbateur. Les membres des sociétés savantes tirèrent leurs chapeaux et les éléments les plus enthousiastes de l’assistance n’attendirent pas la fin de la causerie pour exprimer leur admiration en criant : Hourra pour Tapon-Fougas !, Vive le nouveau procédé ! (…)
Le lecteur conviendra qu’avec quelques modestes aménagements, ce procédé rendrait d’inestimables services à notre siècle.
J’ai bien l’honneur de vous saluer.
vendredi 9 juin 2006
Polskie produkty
On recommandera à tout lecteur demeurant dans l’environnement du quartier Dailly et qui souhaite rejoindre la place Flagey, pour des raisons professionnelles par exemple, de commencer son périple en empruntant le bus 65. Pour ce faire, il lui faudra rejoindre la place des Bienfaiteurs où se trouve son arrêt. La dite place, entre autres agréments, est pourvue d’une fontaine et de marronniers. Les marques du temps rehaussent le style art nouveau et l'allégorie de la fontaine tandis que les marronniers offrent une alternative intéressante à l’abris bus tout proche. Il n’y a aucune peine à admettre qu’attendre le bus 65 sous un marronnier centenaire en examinant une fontaine art nouveau allégorique est un plaisir à ne pas négliger par les temps qui courent. Mais ce n’est pas tout. Si l’on s’assoit sur un des bancs et que l’on se penche un peu vers l’arrière, on ne verra pas le caddy qui flotte dans le deuxième bassin de la fontaine tout en gardant une vue imprenable sur l’avenue Rogier. Si le lecteur se trouve être aussi promeneur doué d’entendement, il remarquera sous ces bancs la présence de cannettes de bière et des restes de pipasses décortiquées, signes que la veille d'autres promeneurs ont goûté à ces plaisirs en dégustant les produits précités. Il lui est même permis de penser que ces promeneurs étaient turcs et/ou polonais car ils ont pour coutume de consommer ces produits, même sous des marroniers et en admirant l'avenue Rogier.
Les épiceries turques du quartier Dailly portent des écritaux mentionnant Polskie produkty, montrant non seulement que les ressortissant turcs et polonais forment un établissement considérable dans cette partie de la ville mais qu'en plus, ils tirent avantage à cette proximité.
J'ai bien l'honneur de vous saluer.
