Le souvenir des mercredis après midi en compagnie de Julien Grimonprez reste imprimé dans ma mémoire avec l'odeur discrète et doucereuse de graisse à frite froide qui imprégnait la maison de sa grand-mère. La perspective d’échapper quelques heures à la grisaille désoeuvrée de cette mi-saison bruxelloise, qui s’étend de mars à novembre, me poussait à suivre ce gamin antipathique quand il sonnait à ma porte en demandant sans enthousiasme : on va jouer chez ma bobonne ? Sa bobonne habitait à deux rues de chez mes parents, dans une maison haute et nostalgique, encombrée de meubles et de lambris sombres. Nous passions des heures à nous perdre dans le jardin ou à lire des Bob et Bobette dans les cuisines caves, jusqu’au moment où sa grand-mère nous appelait pour goûter. Elle nous gavait alors avec bienveillance de tartines de spéculoos, de chocolat granulé ou de cassonade Graeffe. Son intérieur avait la saveur fade et confortable de ces goûters, une saveur de Belgique désuète qui flottait sur les cartes postales de Blankenberge, le portrait de Baudouin et Fabiola et les souvenirs du Congo. Il y avait aussi les 78 tours de la star familiale, Chuck Grimonprez, le jazzman qui avait fait les belles heures du swingin’ Brussels. Je revis Julien devant la maison de son aïeule dont il avait hérité. Il se tenait devant la porte sans chapeau et en bras de chemise et m’attendait, car il m’avait vu passer. Je suis en train de vider les caves me dit-il, tu peux rentrer, y a des trucs qui peuvent t’intéresser. Il y avait en effet des trucs qui pouvaient m’intéresser, quelques carcasses de TSF dont les condensateurs variables étaient récupérables et surtout une édition des contes de Feridun le pèlerin[1]. Quand j’interrogeai Julien sur l’origine du bouquin il me répondit que ça devait appartenir à l’Arménien. Sa grand-mère parlait parfois de cet ancien locataire qui avait disparu en laissant toutes ces affaires et son argent. Prends-le je m’en fous me dit-il sans comprendre pourquoi je me réjouissais. Il y a de quoi pourtant, l’ouvrage n’est pas édité en persan mais dans la langue originale, le turkmène, et de plus écrit en caractères latins. Ce qui me permettra de vous en proposer une tentative de traduction. Je peux déjà vous dire que le premier conte s’intitule Comment l’astucieux Feridun échappa à un grand honneur. Pour la suite faudra attendre un peu, car ça va pas être de la tarte.

 

J’ai bien l’honneur de vous saluer.

 

 

 

 

 

 

[1] Yolcu Feridun, Kerkük, Ed. Vatan, 1932.